L’éternelle insatisfaite et la vie


Réfléchir sur soi pour grandir ensemble / lundi, septembre 10th, 2018
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Aujourd’hui, j’ai envie de vous raconter une histoire. C’est une fiction et comme telle, elle se base sur des stéréotypes tout autant que du vécu. Le mien et celui de personnes que j’ai croisées dans ma vie. Les personnages sont entièrement fictifs.

Cette histoire ne parle pas directement de couple. J’ai hésité à vous l’écrire pour cette raison. Mais je me suis dit qu’elle concernait beaucoup de personnes et qu’en fin de compte, la réussite d’un couple dépend aussi de la façon qu’on a d’être au monde. Parce qu’il faut d’abord prendre soin de soi avant de pouvoir prendre soin de nos relations. Un premier pas pour être bien à deux.

Ce conte est une invitation à réfléchir sur soi et sur notre façon d’envisager notre place sur cette terre. Je vous en souhaite une bonne lecture.

lacher prise
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L’enfer du Juge

Alena l’entend souvent: “De toutes façons, tu n’es jamais contente!” “Il y a toujours quelque chose qui ne va pas avec toi!” “Arrête, tu coupes toujours les cheveux en quatre!”

Elle veut bien l’admettre. Elle le met sur le compte de son perfectionnisme. Mais comment pourrait-on lui en vouloir alors qu’elle se passe sans cesse au crible de la critique? Elle se sait plus tolérante envers les autres qu’elle ne l’est envers elle-même. S’ils savaient!!!

Croient-ils que c’est amusant de ne pas pouvoir passer une seule journée de sa vie sans tout remettre en cause, sans douter de ce que l’on fait, dit, pense, montre aux autres? Une seule journée sans chercher à tout contrôler et à s’amender? Vivre comme si elle portait le monde sur ses épaules. Se surveiller sans cesse. Répondre aux exigences de son Juge interne afin d’être irréprochable et de ne pas susciter le conflit. Vivre en s’excusant de vivre.

Car tel est son but. Ne pas déranger. Faire du bien au monde.

Épuisant. Écrasant. Injuste. 

Solitude

Alena se sent seule. Elle a l’impression que les autres ne se battent pas assez fort. Elle pense que si chacun y mettait un peu du sien, le monde serait un si bel endroit. Alors pourquoi ne le font-ils pas? Pourquoi sont-ils si égoïstes? Elle a l’impression de se sacrifier pendant que d’autres se la coulent douce. Cela l’énerve beaucoup, et elle s’est éloignée d’amies en leur disant leurs quatre vérités un peu trop brusquement… Si cela l’a soulagée sur le moment, elle a ensuite regretté l’isolement dans lequel cela l’a plongée petit à petit.

Alena n’est pas en couple. Elle a essayé plusieurs fois. Avec des hommes engagés, qui avaient les mêmes valeurs qu’elle. Mais à chaque fois, cela s’est soldé par un échec. Ils la trouvaient trop dure, trop exigeante, trop froide. Trop contrôlante.

Elle n’est pas d’accord. Elle les a aimés comme ils étaient, puisqu’elle voyait leurs défauts. C’est bien pour cela qu’elle a voulu les aider à les dépasser. En leur montrant que si l’on est exigeant envers soi, on peut s’améliorer. Mais non. Ils ont préféré la laisser et rester comme ils étaient. Tant pis, tant mieux, elle ne sait plus. Elle n’est plus trop sûre de ce que signifie l’amour pour elle. Elle a peur de se montrer vulnérable aux hommes. S’ils voyaient ses défauts, sa faiblesse, qu’auraient-ils à aimer?

D’un côté, Alena aimerait des enfants, mais de l’autre, elle trouve le monde trop laid pour leur innocence. Et elle a tellement d’exemples d’enfants malheureux autour d’elle qu’elle a peur de ne pas savoir s’y prendre. Elle est sûre d’être une maman imparfaite, et cela la fait souffrir d’avance.

De toutes manières, Alena est toujours en souffrance. Elle sait pourtant ce qu’elle veut. Elle sait ce qu’il faut faire pour être parfaite et améliorer ce monde. Alors pourquoi n’y arrive-t-elle pas?

Les autres la jugent insatisfaite. Certes. Elle est en fait frustrée de ce que la réalité ne corresponde jamais à ses attentes, qu’elle trouve légitimes et saines. Après tout, elle ne veut que le meilleur pour tous. C’est pour cela qu’elle fait toujours de son mieux. Chez elle, au travail, avec sa famille et ses amis. Mais ce n’est jamais assez.

Un jour, Alena craque. Elle explose en vol. Au travail. En réunion. Une remarque de son boss formulée maladroitement, et les larmes coulent. D’abord un peu, puis à flots. Impossible de fermer les vannes. Elle est mise en arrêt de travail pour burn-out. Mais ce n’est pas le travail qui l’a épuisée et elle le sait. Son burn-out, c’est elle-même qui l’a créé.

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Son Juge interne s’est révélé tellement efficace qu’il a failli l’anéantir. L’opportunité de changer lui est offerte. Qu’en fera-t-elle?

L’amour? Quel amour?

Une amie

Alena repense à ses amies qu’elle a jugé égoïstes et qu’elle a chassé de sa vie. Pourquoi la dérangeaient-elles tant?

Parce qu’elles semblaient toujours gaies, pleines d’énergie. Elles allaient de l’avant même lorsqu’on parlait mal d’elles, que leurs projets échouaient, que leur couple connaissait une crise, que leurs enfants rataient l’école, que le monde était au bord de la guerre nucléaire ou de la catastrophe écologique… Elles parlaient de tout cela sans amertume, sans peur, sans attendre d’Alena qu’elle résolve leur problème ou celui de la société. Et cela la dérangeait, elle se sentait inutile et infirme.

Aujourd’hui elle se demande quel était le secret de leur apparente légèreté? Elle se rend compte qu’elle en rêve, de cette joie de vivre. De cette force de vie quoiqu’il arrive. Elle les a jalousées, et c’est pour cela qu’elle les a rejetées. Elle a honte de l’admettre mais en même temps, elle se sent libérée.

Alors, Alena fait ce qu’elle n’a encore jamais osé. Elle prend son téléphone et appelle l’une d’entre elles pour lui demander pardon. Elle a peur qu’elle ne décroche pas, qu’elle la laisse seule à un moment où elle a tant besoin d’elle. En même temps, elle se dit que son amie n’est pas rancunière et qu’elle a ses chances.

Effectivement, Carol décroche. Surprise, un peu tendue. “Allô, Alena? Que me vaut cet honneur après tout ce temps?” “Carol, j’ai besoin de te parler, ça ne va pas. J’ai des choses importantes à te dire. Accepterais-tu de me revoir?” Rendez-vous est pris pour le lendemain soir. Alena a le temps de se préparer.

La rencontre

Au café, Alena arrive en avance. Son amie est ponctuelle. Elles sont un peu gênées l’une et l’autre, se font la bise maladroitement. Carol voit tout de suite qu’Alena est au bout du rouleau. Elle n’a plus sa superbe ni sa présentation impeccable. Alors toute trace de méfiance envers son ancienne amie s’envole et laisse place à son empathie naturelle. “Je t’écoute Alena. Raconte-moi ce qui t’arrive, je ne t’interromprai pas.”

Alors, Alena raconte. Elle dit à son amie qu’elle est en arrêt pour burn-out, mais que son mal-être n’est pas dû au travail. Qu’elle va mal depuis toujours. Et qu’elle s’est rendu compte que si elle avait été si dédaigneuse et dure envers son amie, c’est parce qu’elle jalousait sa légèreté.

“Je te demande pardon Carol. Tu ne faisais qu’être toi-même et je t’ai rejetée. Je t’ai envoyé mon fiel et mon mépris en me croyant supérieure à toi parce que je faisais de mon mieux pour sauver le monde et toi pas. Je n’avais rien compris. Je n’ai pas encore vraiment compris, mais je sais que je me suis trompée sur toi et sur moi. Pardon de t’avoir fait du mal.”

Carol est touchée. Elle sait combien ces mots doivent coûter à son amie. Elle sent sa détresse et son honnêteté.

“Alena, merci de me demander pardon. Saches que tu ne m’as pas fait autant de mal que tu le crois. Je t’ai pardonné la douleur et la déception que tu m’a causées il y a longtemps car je ne voulais pas qu’elles pèsent dans ma vie. Elles t’appartiennent.  Il faut maintenant que tu te pardonnes de les avoir causées. Elles ne font de mal qu’à toi. Est-ce pour cela que tu désirais me voir?”

“Oui, mais pas seulement. Je voulais te demander ton secret. Comment fais-tu pour toujours tout prendre du bon côté? Pour ne pas souffrir en permanence? Pour ne pas déprimer chaque fois que quelque chose de négatif entre dans ta vie? Pour ne pas t’affoler face à l’état du monde?”

Le secret

Carol répondit: “Je n’ai pas de secret à te révéler. Je ne suis pas Khalil Gibran… Mais je peux te raconter comment j’ai appris à voir la vie, grâce à une personne chère que j’ai eue dans mon existence. Est-ce que cela t’intéresse?” 

“Oui, beaucoup! J’aimerais comprendre.”

Alors Carol raconta. “Quand j’étais petite, mes parents m’aimaient, mais ils n’avaient pas beaucoup de temps pour moi. J’avais toujours l’impression de passer en dernier dans leurs priorités, de ne pas compter. Le peu de temps qu’on avait ensemble, ils le passaient souvent à me gronder, et moi à faire des bêtises pour être sûre d’avoir leur attention. Ce n’était satisfaisant pour personne, mais c’est devenu une habitude. J’en étais triste mais bien sûr, je ne comprenais pas à cette époque.

Heureusement, j’avais une grand-mère maternelle formidable. C’est elle qui me gardait les après-midis jusqu’à ce que mes parents rentrent. Elle me donnait son temps et son attention comme jamais elle n’avait pu le faire avec ma mère.

Elle m’a aimée telle que j’étais. Si je faisais une bêtise, elle m’expliquait pourquoi cela n’était pas correct. Et si je pouvais la réparer, elle me montrait comment. Sinon, elle m’a appris à demander pardon et à faire attention. Pour qu’on soit plus heureuses ensemble, et non parce que c’était le dû d’un enfant obéissant à un adulte.

Cela lui arrivait de perdre patience car j’avais beaucoup d’idées folles et énormément d’énergie à dépenser. Mais si elle était injuste, elle m’en demandait pardon.

Avec elle, j’ai appris qu’on faisait chacun du mieux que l’on pouvait. Même lorsque ce mieux n’était apparemment pas grand-chose. J’ai appris qu’on avait le droit de se tromper, et qu’on pouvait demander pardon sans s’humilier. J’ai surtout appris qu’on pouvait prendre soin de nos relations avec les autres, et que c’est à cela que les règles et les normes que l’on suivait devaient servir. Sinon, elles n’ont pas de sens pour moi.

Tu vois, elle m’a fait un cadeau sans prix, que peu de gens reçoivent dans leur vie : elle m’a appris que mon imperfection était normale et aimable. Que je n’avais qu’à être moi pour qu’elle m’aime. Je n’avais rien d’autre à faire. Si je devais suivre des règles, c’est parce qu’elles nous permettaient de vivre ensemble plus harmonieusement.”

A ces mots, Alena fondit en larmes. “C’est tellement beau ce que tu dis. Quelle chance tu as eue!!!! Moi, je n’en faisais jamais assez. On ne me manifestait attention ou amour que si j’obéissais aux règles des adultes. Bien sûr, ces règles étaient présentées comme servant notre intérêt à tous, ce qui les rendait plus terribles encore. J’ai appris à m’écraser. A chercher la perfection, sans laquelle je ne suis pas digne d’amour, même à mes propres yeux… Quel gâchis!!”

“Je comprends ta douleur tu sais. Je suis bien consciente de ma chance. Mais j’ai une excellente nouvelle pour toi” dit Carol.

“Laquelle?”

“Ce que tu viens de m’avouer, ainsi que ta démarche de me voir et de me demander pardon montrent ton désir de changer. De mieux te traiter. De t’aimer toi-même inconditionnellement. Et si tu le veux, tu le pourras! Personne d’autre que toi-même n’a le pouvoir de te changer. Et non seulement tu en as le désir, mais tu viens d’agir pour amorcer ce changement!! C’est génial!!!”

“Tu crois? Mais jamais je n’y arriverai seule…”

“Pourquoi faudrait-il que tu y parviennes par tes propres moyens? Il y a des gens formés pour nous accompagner dans le changement lorsque nous le souhaitons. Si tu en ressens le besoin, profite de leur savoir!!”

“Tu as raison. Je peux être fière de moi, de ce premier petit pas… Mais tu ne m’as pas dit comment tu faisais pour toujours être gaie et pleine d’entrain.”

Être vivant

“Je t’arrête tout de suite, ce n’est pas vrai. Je suis humaine et comme tous les humains, je ressens tristesse, joie, colère, peur, et dégoût. Mais peut-être que j’ai mieux appris à gérer mes émotions que la normale, car on n’a pas cherché à les étouffer lorsque j’étais petite. Elles ne sont donc pas envahissantes dans mon quotidien. Je sais les reconnaître lorsqu’elles se manifestent et je sais lier leur apparition à ce qui m’arrive. Cela me permet de garder mon calme face aux événements inévitables de la vie.”

“Justement, c’est ça que je t’envie. Ta formidable capacité à être pleine de vie, quoiqu’il arrive!”

“Qu’est-ce que cela signifie, être pleine de vie pour toi?”

“Eh bien, que tu ne te laisses pas démonter. Si tu traverses une crise, tu ne perds pas confiance en toi, en l’autre. Tu regardes les choses comme elles sont, sans en rajouter ni en enlever. Comment fais-tu?”

“J’ai pris une décision un jour. Justement, c’était à un moment de crise générale dans ma vie. Je venais de me faire lâcher par mon copain de deux ans, je venais de mettre fin à un CDI qui ne m’intéressait plus, ma grand-mère chérie était dans ses derniers jours… Tout semblait noir. Mais j’ai réalisé que simplement, c’était. Ma vie, à ce moment-là, était ainsi. Dure, triste, désagréable. Mais c’était ma vie, pas moyen d’y échapper.

Soit je me laissais aller en me mettant en position de victime de l’univers, soit je décidais d’accepter ce qui était et de me sentir vivante malgré tout. Triste, infiniment triste, mais vivante, ô combien!!! Et depuis, je renouvelle ce vœu dès que quelque chose qui ne semble pas me convenir m’arrive. Être vivant, c’est ça: accepter ce qui est, en positif comme en négatif. Et chaque fois, regarder sa part de responsabilité dans le bonheur comme dans le malheur. Être responsable de soi, c’est notre seul devoir en toutes circonstances.”

chemin de vie
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“Mais alors, si j’accepte ce qui est, je ne lutte plus contre les injustices?? Ce n’est pas possible!!! On n’avancerait jamais alors!”

“Je n’ai pas dit ça. Mais si je veux lutter contre les injustices, je dois les voir pour ce qu’elles sont. Je dois reconnaître ma part si j’en ai une, sans l’amoindrir ni l’agrandir. Je ne suis pas responsable de la guerre en Syrie, mais si cette guerre me révolte, je peux en tant que citoyenne, décider de demander à mon gouvernement de cesser de vendre des armes aux combattants par exemple.

J’ai aussi appris à accepter mon impuissance face à la plupart des événements de ce bas-monde. Et en acceptant mon impuissance à résoudre, j’ai pu accéder à l’empathie. Or l’empathie, souvent, aide à résoudre bien mieux que la volonté d’intervenir. En montrant mon empathie, j’ouvre à l’autre une voie vers lui-même et la solution qu’il porte en lui. Mon écoute empathique lui permet d’oser se regarder. Si j’essaye de trouver la solution à sa place, j’interfère avec son cheminement et son ressenti. Si l’empathie avait le dessus tout irait bien mieux! Mais ce n’est que mon humble avis.”

“Je comprends. En m’écoutant sans m’interrompre, tu m’as permis de me voir sans me juger, ce qui ne m’était pas arrivé depuis très longtemps. Et tu ne m’as pas donné de conseils, seulement partagé ce que tu as vécu, ta façon de voir les choses. Cela m’a nourrie sans m’obliger à rien ni me faire sentir mal. C’est très agréable, et nouveau pour moi. Merci, du fond du cœur. Je vais continuer à réfléchir à cette question d’injustice car elle est essentielle pour moi.”

Carol et Alena se serrèrent dans les bras. Une vraie rencontre avait enfin eu lieu entre elles. Une confiance de qualité s’était établie. Chacune repartit revigorée par cette expérience, avec le désir de se revoir pour partager aussi des bons moments!


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